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En 1989, le Mur de Berlin tombe. La Pologne passe à une économie de marché. Une fracture est alors créée entre les riches et les pauvres. Le 1er mai 2004, la Pologne entre dans l’Union Européenne. De nouvelles opportunités financières s’offrent aux entrepreneurs. L’écart se creuse entre les classes sociales. Les nouvelles mesures gouvernementales, pour faire reculer le nombre de personnes vivant sous le seuil de pauvreté, semblent fonctionner, puisque la situation s’améliore pour de nombreux Polonais. On constate une baisse des chiffres entre 2004 et 2007.  Depuis le taux ne cesse de stagner. En effet, les chiffres annoncés prennent en compte les personnes sédentaires avec un minimum de subsistance.  En 2016, l’ONG Szlachetna Paczka, publie un rapport accablant, documentant les niveaux de pauvreté. Les sans-abris sont véritablement menacés. La politique de l’état reste axée sur l’intervention, la prévention et la réintégration. Des associations viennent ainsi rencontrer directement les personnes en difficulté, dans la rue, qui sont nourries dans l’urgence, soignées et logées pour la nuit. Pendant ce temps de rencontre, elles tentent de les sauver de l’itinérance, situation ultime de la pauvreté.

Il s’avère que les personnes aidées, interrogées par les bénévoles, révèlent qu’elles n’ont pas souvent la possibilité de se reposer, qu’elles souffrent d’une faible estime de soi et surtout de la solitude. Ces sentiments s’accroissent lorsqu’elles n’ont plus le choix de devenir nomade. Beaucoup d’entre eux s’échappent en se réfugiant dans l’alcool.Il y a également un large fossé social entre la ville et la campagne. Hors des grandes villes, les personnes qui tentent de survivre, soit en récupérant des pièces métalliques dans les poubelles ou en ramassant des champignons pour les revendre, ne peuvent pas avoir accès à des centres leur prodiguant des soins ou répondant à leurs besoins les plus élémentaires.

Ayant connu une situation précaire en France, je suis partie rejoindre ma femme à Varsovie, il y a 11 ans, pour tenter de me reconstruire. Lorsque je quittais la capitale polonaise, je réalisais ma chance et ne cessais de me dire : « Qu’aurais-je fais si j’avais connu cette situation au milieu de la Pologne ? ». Sur les routes, il m’arrivait souvent de chercher du regard ces personnes qui avaient atteint cette pauvreté extrême, sans domiciles pour se reposer, se réchauffer et se protéger.Et puis, il y a quelques années, j’ai décidé de partir à leur rencontre à travers le pays, par tous les temps. Pourquoi étaient-ils si difficiles à voir. Cela est devenu une obsession.La photographie sera mon média.

Alors j’erre en voiture dans tout le pays. J’essaye de me perdre pour trouver leurs refuges, souvent situés dans des endroits abandonnés. Quand je trouve un endroit avec des traces de vies récentes, j’attends. J’essaye de les croiser. Rien. Et pourtant des bouteilles sont récemment bues, des conserves ouvertes depuis peu, des fenêtres viennent d’être forcées, des bagages et des sacs laissées à l’abandon, des feus fraîchement éteints, des poussettes qui leur sert à transporter leurs objets récupérés sont cachées ou des paquets de cigarettes vides, témoignent de leurs présences.  Mais ils sont absents. Comme personne ne veut les voir, du voisin jusqu’au gouvernement, ils se sont fondus dans le paysage et ont fait en sorte d’être oubliés.

Le seul moyen de me souvenir d’eux est de photographier ces lieux de passages, en essayant de leur donner une vision humaine et artistique, pour que l’insoutenable puisse être regardé par ceux qui ferment les yeux.

Je me suis promis de faire de ces photos des monuments immortels à la mémoire de ces invisibles [UNSEEN].

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