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« Encore des manifestations ! ». C’est ce que nous dirions d’un point de vue français.

Contester dans la rue peut être perçu, par les habitants des pays de vieille tradition démocratique, comme un droit acquis et une chose courante.En Pologne, clamer son mécontentement publiquement ne fait pas partie de la culture. Depuis la mise en place du gouvernement conservateur et eurosceptique en 2015, la boite de Pandore s’est ouverte libérant ses vieux démons. Les rues résonnent désormais de sentiments exacerbés, divisant le peuple polonais. Le nationalisme, la xénophobie et le sentiment hyper-patriotique se sont réveillés en plein cœur de l’Europe. Le gouvernement aux valeurs populistes, la main guidée par l’Église conservatrice, s’attaque ainsi aux droits des femmes, aux minorités, au droit de manifestation, à l’éducation, à la Justice, aux libertés démocratiques en général, et clamant haut et fort « La Pologne aux Polonais ». Il en vient même à citer un passage de la Bible, pour justifier ses coupes massives dans la dernière forêt primaire d’Europe, Białowieza, malgré les menaces de sanctions de la Commission Européenne.

La presse internationale en parle, mais oublie trop souvent, dans ses lignes, que face aux atteintes répétées à la démocratie, ce pays traverse un moment historique, à travers sa deuxième plus grande vague de manifestations, jamais vue depuis les années 80, face au bloc communiste.

Depuis plus de deux ans, j’ai observé plus de 90 manifestations, plus ou moins importantes, le plus souvent à Varsovie, créant un document d’archive. J’ai côtoyé la haine et l’espoir. J’ai vécu l’opposition en masse aux projets du nouveau gouvernement, la colère des femmes pour protéger leur droit à l’avortement, le désespoir des Polonais face à la fin de l’indépendance des tribunaux, la tentative de protester face aux commémorations excessives portant des thèses complotistes, les pleurs et le soutien lorsque Piotr Szczęsny s’est immolé et le courage face aux ultra-nationalistes. J’ai aussi assisté à la naissance de nombreuses associations et mouvements, un nouvel engagement pour défendre des libertés menacées, face à des pros gouvernementaux clamant un message durci et des groupes d’extrême-droite brandissant le spectre de la suprématie blanche et catholique.

Les crucifix, les figures de l’Eglise, les slogans pleins de haine envers les étrangers, le rouge et le blanc, les photographies sanglantes contre l’avortement et les illustrations patriotiques font faces aux affiches KONSTYTUCJA, en référence à la Constitution Polonaise, aux roses blanches, symboles de la liberté et aux drapeaux polonais. Ils marchent, s’organisent, manifestent, font actes de désobéissance civique, s’assoient malgré les menaces d’évacuations et campent jour et nuit, devant les bâtiments des grandes institutions. Aujourd’hui, des manifestants sont convoqués en grand nombre devant les juges.

Un conflit historique en Europe, trop discret, à travers leurs regards.

 

LIENS de publication :

ROLLING-STONE [02.07.2017] https://www.rollingstone.fr/pologneextremedroiteaucoeurdeleurope/

L’OBS | N°2769 [30.11.2017] – Les métamorphoses du nationalisme par François Reynaert

ROLLING-STONE [26.03.2018]  https://www.rollingstone.fr/en-pologne-les-femmes-se-mobilisent-pour-le-droit-davorter/

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