P
Rolling Stone

Publié 24/04/2019

ParLa Rédaction

Dick Rivers

© François Devos

Cher Hervé, cher Dick, cher Monsieur Rivers, cher Mister D,

On ne se connaissait pas vraiment, certes, mais vous m’étiez aussi intemporellement familier que, disons le générique de La Séquence du spectateur, le scooter Lambretta de mon prof de maths ou les 45 tours de Richard Anthony. À l’époque, antédiluvienne j’en conviens, j’entrapercevais parfois vos élastiques entrechats de twist tropézien sur le poste noir et blanc en 625 lignes d’un copain (chez moi y’avait pas la télé, juste un Teppaz), entre deux épisodes de Thierry la Fronde ou des pérégrinations du commandant Cousteau. Et trouvais que Chats Sauvages, comme intitulé d’orchestre, ça vous avait une autre gueule que le sobriquet de la bande de votre copain Eddy, un brin pantouflard : des rockers en chaussettes, fussent-elles noires, c’était pas le pied.

J’ai grandi au son de cette scansion barbare (dixit mes géniteurs) qu’on appelait rock avec ou sans roll, et, forcément, j’ai suivi de près en loin vos aventures vocales, solitaires ou en groupe. Même si j’avoue bien volontiers avoir peu à peu lâché les chantres binaires de la langue de Molière et de Moustique, pour aller m’encanailler chez les voyous anglo-saxons… ce que vous m’auriez aisément pardonné, j’en suis sûr, puisqu’ils vous avaient, vous aussi, ostensiblement inspiré.

Je me souviens vous avoir croisé un jour, il y a déjà quelque lurette, dans les locaux de l’hebdomadaire pour lequel j’officiais alors. Précieusement serrés contre votre cœur de rocker, vous aviez apporté, pour les besoins d’un article titré « Johnny, Eddy et Dick », des clichés encore sous cadre, sur lesquels vous posiez fièrement avec Gene Vincent, Elvis ou Paul McCartney (ou au moins l’un d’entre eux, j’ai la mémoire qui flanche). Découvrant l’intitulé du papier, vous m’aviez confié en souriant, « c’est vrai, je suis le troisième« . Cet humble constat m’avait séduit, preuve qu’après tout, on pouvait avoir inspiré le Didier l’Embrouille de l’Antoine déconneur et avoir gardé l’esprit clair.

Bien plus tard encore, j’ai su que vous aviez pris sous votre aile gainée de cuir noir un débutant nommé Alain Bashung, drôle d’oiseau dont l’envol devait par la suite atteindre les cimes que l’on sait.

Plus tard, j’ai souvent eu de vos nouvelles, à travers vos sporadiques collaborations avec quelques miennes connaissances, Boris Bergman, Jean Fauque ou Joseph d’Anvers. Remarquant toujours, au passage, la qualité immuable de votre organe vocal et l’impeccable éclat de vos santiags. On a pu railler votre éternelle banane crin corbeau (moi, j’utilise un « gel de repigmentation »), prétendre que votre conception de la camaraderie pouvait vous entraîner à téléphoner à n’importe quelle heure du jour et de (surtout) la nuit, peu me chaut, oh niçois qui mal y pense.

Et il faudrait être diablement vicelard pour voir dans les titres de vos trop rares interventions filmées en tant qu’acteur, « Objectif Nul », « Ivre mort pour la patrie », « Le Furet » ou « Mon amour de fantôme », une quelconque ressemblance avec le personnage que vous avez fait vaillamment exister pendant plus d’un demi-siècle.

Je préfère soupeser d’un œil et d’une oreille d’avisé « connoisseur » (prononcer à l’américaine) votre impressionnante discographie, presque un album par an depuis 1961. D’autant qu’en amateur de l’Almanach Vermot, j’ai adoré certains titres de vos compilations, comme « Very Dick », ou « Auto Rivers » (en revanche, « Dick’n’roll » et « AuthenDick », j’ai des doutes…).

Bref, permettez-moi, cher ex chat de gouttière devenu matou mature, de saluer respectueusement votre mémoire, en fidèle amoureux des rythmes qui n’ont cessé de nous accompagner, vous et moi. Comme disait le poète, rock’n’roll will never die. Vous non plus, forcément.

Philippe Barbot

Lien vers le site Rolling-Stone:
https://www.rollingstone.fr/lettre-dick-rivers/

Il n'y a pas de commentaires