R
Rolling Stone

Reportage : Une nuit avec les réfugiés en Ukraine

POLAND-UKRAINE, Border, Refugees, 03.2022

© François Devos / Hans Lucas

Photo-reporter basé à Varsovie et contributeur pour Rolling Stone France, François Devos, s’est rendu le weekend dernier à la frontière Ukrainienne pour témoigner de la situation sur place et aider les habitants. Depuis l’invasion de la Russie, près de 2 millions de résidents ont fuit le pays. Témoignage

Samedi 5 mars, une nuit et froide vient de s’abattre sur Medyka, en Pologne, à la frontière de l’Ukraine. Des centaines de voitures venues de toute l’Europe sont garées sur le côté. Les gyrophares bleus percent la noirceur de cette soirée, laissant apparaitre des ombres assises sur des bagages. Sur l’allée principale, qui mène au poste frontière qui nous sépare du pays envahi par les troupes russes, des lampadaires éclairent de manière théâtrale des points d’accueils. Avec Agata, une photographe activiste, nous nous enfonçons dans cette foule, cette file d’attente principalement constituée de femmes accompagnées d’enfants. Elles se penchent sur les cartons, contenant des vêtements, qui jonchent parfois à même le sol, des couches, des petits pots pour bébés, des produits de toilette et de première nécessité, des aliments et de l’eau, des dons venus de toute l’Europe. Des tentes kaki ont été installés pour que les mères puissent s’occuper des nouveau-nés et des enfants en bas-âge. Des bénévoles, associations, scouts polonais et habitants locaux, revêtus de gilets jaunes, les langues parlées écrites dans leur dos, discutent avec les réfugiés et les guident vers le point principal qui va les orienter vers des bus et des transports, qui vont les amener vers leurs prochains points de chute, tels que Varsovie. Un homme repousse les nouveaux arrivants, aidé par la Straz, les pompiers polonais, qui ont mis à disposition leurs autocars rouges, permettant de se faufiler à travers les files de voitures de manière prioritaire vers des endroits pour passer la nuit. Nous observons toutes ces scènes, nos appareils photo baissés, on se sent inutile, même si nous savons que nos photos témoigneront.

POLAND-UKRAINE, Border, Refugees, 03.2022

© François Devos/ Hans Lucas

Agata parle à deux volontaires. L’une d’elle me reconnait. C’est la voisine qui habite en face de chez moi, à Varsovie. Nous nous faisions des signes de main chaque jour depuis le premier confinement du Covid. Nous ne nous étions jamais parlé. Le monde est petit. « My name is Kaja ! Good to see you here ! ». Nous continuons notre conversation en polonais. Elles vont, accompagnées d’une activiste de Protestea (qui vient en assistance aux manifestants polonais) de l’autre côté du poste frontière. « Personne ne veut y aller. C’est pourtant là qu’ils ont besoin d’aide. » Agata me regarde. « On y va ? ». Je lui réponds tout de suite « c’est évident ». Nous rangeons nos appareils photos dans nos sacs, ainsi que nos cartes de presse. Nous récupérons un caddie, venu du supermarché d’à côté, que les réseaux sociaux ont rendus célèbre par le joueur de piano, qui essaye d’apporter chaque soir un peu de quiétude à tout ce stress ambiant. Nous passons près d’un stand. Nous leur expliquons que nous partons du côté ukrainien. « Vraiment ?! » nous répondent-ils. Il le charge de bouteilles d’eau, de barres chocolatées, de sandwichs préparés et emballés soigneusement par les bénévoles, de gâteaux, du chocolat et des bonbons. Armés de nos passeports, Agata tire notre chargement de fortune, que je pousse. Les gens nous regardent étonnés.

François Devos / Hans Lucas

POLAND-UKRAINE, Border, Refugees, 03.2022

© François Devos / Hans Lucas

© François Devos / Hans Lucas

© François Devos / Hans Lucas

Arrivés en face du bâtiment qui nous sépare du pays en guerre, un long grillage vert sépare deux chemins. Sur celui de gauche, des femmes et des enfants tirants de lourds bagages. Nous prenons celui de droite, vide à cette heure. Dans la journée, des hommes reviennent dans leurs pays pour venir en aide à ceux qui résistent à l’envahisseur russe. Nous poussons notre caddie et arrivons devant une lourde porte fermée. A travers la vitre épaisse, le long couloir, habillé de lumière jaune, est vide. Nous sonnons. La lumière rouge au-dessus de nous s’éteint. Nous entrons dans un silence pénétrant. Le garde-frontière nous regarde et demande ce que nous faisons. Nous lui disons que nous sommes volontaires pour aider de l’autre côté. Il scanne nos passeports. « Pouvons nous revenir plus rapidement pour encore apporter de l’aide ? ».

L’homme assis derrière son guichet nous réponds qu’il faudra que l’on se débrouille pour rentrer avec tout le monde. On se regarde. Pas de retour arrière possible. Nous sortons de ce bâtiment et nous nous engageons le long d’une haute et très longue grille. Notre allée est éclairée et de l’autre côté des visages se dessinent dans la pénombre. Des pleurs, des cris, des questions d’enfants à leurs mères qui tentent de les rassurer. Des regards hagards se tournent vers nous. L’un des gardes-frontières assiste à cette scène étonnante. Deux personnes qui poussent un caddie de supermarché. Par compassion, il nous évite de nous rendre à l’autre bout en nous nous faisant passer par une petite porte. Nous nous engouffrons dans l’inconnu. Nous essayons de passer à travers la file en nous nous excusant, les gens se reculent. Nous nous mettons sur le côté. Nous sommes abasourdis. Une file de milliers de personnes, dont l’attente jusqu’au point de passage est estimée selon certain entre 20h et 30 h, parfois plus. Tous debout dans un froid glacial, sans lumière, à même le gazon. Très peu de bancs sur les côtés pour se reposer. Chaque visage porte les marques de la fatigue, de l’angoisse, de la peur : celle des bombardements et celle de l’inconnu, ne sachant ce qui les attend. Des pleurs percent ce silence. Un léger vent froid passe constamment. Malgré leurs bonnets et leurs épais manteaux, la fatigue les fait frissonner. Ce n’est pas encore fini. Nous nous sentons impuissants et nous nous retrouvons seuls avec un petit caddie face à ces milliers de personnes.

© François Devos / Hans Lucas

© François Devos / Hans Lucas

© François Devos / Hans Lucas

© François Devos / Hans Lucas

Je lève mon bras tendant des sandwichs. « Kanapki ? Batoniki ? ». Ils s’approchent doucement et poliment. « Chai ? » me demande une dame âgée. Je m’excuse. « Nous n’en avons pas, je suis desolé ». Je lui propose de l’eau. Tout le monde commence à s’approcher. Tout part rapidement. Un enfant me demande s’il peut prendre un deuxième bonbon. Je lui en donne trois. Il sourit… Les autres enfants viennent, les parents nous remercient. On ne sait pas quoi leur répondre.

Le caddie est vide. Comment revenir sur le territoire polonais ? Nous essayons de passer par la petite porte à travers la grille. Le garde-frontière nous en empêche et nous dit que devons passer avec tout le monde. Nous retournons dans cette immense file. Une vieille dame nous demande si elle peut mettre son sac lourd dans le caddie pour la soulager. Nous décidons d’attendre avec eux et chargeons le caddie d’autre bagages. Une maman n’arrive plus à porter sa petite fille, qui pleure de fatigue. Nous lui improvisons un endroit pour s’asseoir. Elle essaye de la calmer. Rien. Palina, doit traverser un monde qu’elle n’aurait jamais du connaitre, celui de la violence. Certains ont connus des explosions de roquettes largués par des avions, comme Fjodor, 5 ans que nous avons ramené en voiture vers Varsovie, avec sa maman, 27 ans et Marina, 17 ans. En visio, le petit répète à son père, resté défendre son pays : « Rakieta ! Rakieta ! » [Roquette ! Roquette !], comme un enfant raconterait un but qu’il a marqué pendant un match de foot.

Après un certain temps, nous entrons dans le poste frontière. Nous y rencontrons un douanier extraordinaire. Il sourit à tout le monde, donne de l’ibuprofène à un enfant qui ne se sent pas bien, sort pour distribuer de l’eau, apporte du chocolat et des sucreries, ainsi que des petits pots pour bébé. Il nous demande « Pourquoi êtes-vous là ? Ce n’est pas normal ! La prochaine fois ne faites pas la queue et passez directement ! ». Nos passeports sont scannés à nouveau dans l’autre sens. Les gardes-frontières, hommes et femmes, sont souriants, et bienveillants. Nous rechargeons les sacs et transportons la petite fille. Nous revenons vers Medyka. En poussant le caddie, je chante Frère Jacques à Palina. Elle sourit. Sa mère aussi. Nous les sentons tous rassurés, libres et en sécurité. Ils sont pris en main par des bénévoles. L’une d’entre elle organise les transports, via un porte-voix. Nous repassons avec notre caddie deux autres fois. La queue du côté ukrainien s’est encore plus densifiée. Parmi eux des asiatiques et des africains. Puis nous nous rendons vers la route où passent des bus et des voitures. Des familles guettent l’arrivée de leurs proches. Elles s’embrassent. Les retrouvailles sont poignantes. D’autres véhicules et hommes attendent pour passer en Ukraine, afin de revenir protéger leurs pays avec d’autres compatriotes ou pour venir chercher des personnes. C’est un flux continu. L’un des douaniers nous dit que 15 000 personnes sont passées la veille par ce point de contrôle, vers la Pologne. Aujourd’hui, près de 2 million de personnes ont fui l’Ukraine, dont près d’un million en Pologne.

Un couple de français, un bébé dans les bras, me racontent l’aéroport, qu’ils ont fui Kiev, sous les bombardements, avec l’avant dernier convoi. « Lorsque l’on passait à côté de cette longue file d’attente de personnes à pied, nous nous sentions privilégiés, nous étions très mal pour eux ».

© François Devos / Hans Lucas

Certains ont choisi la voie de chemin de fer. Ils arrivent à Przemysl, à la Gare centrale. Les wagons sont libérés un par un, afin d’éviter un attroupement ingérable. Ici aussi, la Police, les bénévoles et les soldats se coordonnent pour venir en aide aux nouveaux arrivants. Encore des femmes et des enfants, parfois accompagnés de leurs animaux de compagnies. Tous sont fatigués. Ils sont accueillis par leurs familles. Des volontaires leur donnent de l’eau. Des cartes SIM sont mises à leur disposition. Des gens attendent, espérant apercevoir un membre de leurs familles. A la sortie des quais, une autre file s’est formée. Certains veulent rentrer en Ukraine, des hommes et des femmes. L’une d’elle, âgée, me demande si je connais quelqu’un qui pourrait l’amener en voiture à Lviv. Ses enfants sont restés là-bas. Elle veut les ramener. Elle cherche de l’eau chaude également, sa tasse à la main. Je tente via nos réseaux de trouver ce qu’elle demande. Nous prenons son numéro de téléphone, mais elle est partie trop vite. Dans la gare, des gens lèvent des panneaux pour proposer leurs transports vers différentes villes et pays.

Nous partons voir ce qui se passe dans l’un des centres d’accueil Hala Korczowa Dolina dans la ville de Młyny. Une immense halle, qui accueilles des milliers de lits militaires mis à disposition, tous occupés par des réfugiés endormis, malgré ce brouhaha constant qui résonne dans l’immensité du lieu. Là aussi, des bus sont organisés. Une famille a dessiné un plan de transport au feutre vert. Ils veulent rejoindre Wroclaw puis Berlin. Des affiches de différentes ambassades en Pologne sont placardés sur les murs. Tout autour des halles, des food trucks distribuent des plats gratuitement. Les soldats polonais gèrent la logistique, jusqu’au nettoyage des lieux.

Un élan de solidarité fabuleux s’est mis en place pour faire face à cet exode massif. Mais la chaine d’humanité à parfois des maillons faibles, car des bruits courent que certains tentent d’en profiter pour faire des trafics de femmes et d’enfants.

Cette semaine, une vague de froid va s’abattre sur la région.

Par François Devos/Hans Lucas

Vous aimerai peut-être aussi

Il n'y a pas de commentaires